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L’entrepreneuriat, au service de l’indépendance et de l’estime de soi

Temps de lecture : 8 minutes
L’entrepreneuriat, au service de l’indépendance et de l’estime de soi

La création ne s’est jamais aussi bien portée en France : plus d’un million d’entreprises ont été enregistrées en 2022, soit 73% de plus que le niveau moyen des créationsentre 2010 et 2020.1

Citées par leurs fondateurs, les raisons de créer une entreprise sont multiples, comme le met en lumière une récente étude : l’autonomie hiérarchique ou financière, la liberté de choisir ses horaires et son lieu de travail, ou encore la joie de voir son entreprise grandir sont les leitmotiv principaux des néo-dirigeants. Avec en fil rouge deux concepts souvent évoqués par les créateurs : l’indépendance et l’estime de soi. 

Quelle est donc cette quête à laquelle l’entrepreneuriat semble répondre, entre pensée positive, espaces de travail partagés et autre semaine de 4 heures ? Un formateur, un sociologue et une dirigeante nous répondent.


Sommaire

Dépasser ses peurs limitantes

Pour Guillaume Ast*, formateur en création d’entreprise et thérapeute, « l’entrepreneuriat est un bon moyen de vaincre ses peurs » et de « dépasser son rapport à l’échec », que l’on parle de prospection commerciale, de développement stratégique… ou de chiffre d'affaires. « Le rapport à l’argent est extrêmement symbolique lorsque l’on parle d’entrepreneuriat. Lorsque je demande aux créateurs d’écrire le revenu qu’ils souhaiteraient dégager au bout d’un an d’aventure, dans la plupart des cas le résultat est 4 à 10 fois inférieur à ce dont ils ont réellement besoin pour vivre, après calcul de leurs cotisations, dépenses et impôts ; leur business model risque d’être alors totalement basé sur une fausse idée. ».

Au-delà de l’autonomie financière recherchée par les créateurs (pour 23% d’entre eux**), la liberté de choisir ses heures (29%) et son lieu de travail (21%) sont également au cœur de leurs préoccupations. Pour Guillaume, structurer son environnement de travail est le meilleur moyen de « trouver un bon équilibre entre les 3 sphères au sein desquelles nous évoluons au quotidien : la sphère professionnelle, la sphère amicale et la sphère familiale ou intime. Actuellement les entrepreneurs recherchent cet équilibre peut-être plus encore qu’un revenu attractif : ils voient cette liberté comme un moyen d’épanouissement qui évite les conflits intérieurs et le stress, notamment. ».

fahad bin kamal anik jNS7kDxkIyQ unsplash

Selon lui, l’entrepreneuriat est également un excellent moyen de se confronter à sa peur de la solitude ou de son manque de légitimité. « Entreprendre, c’est se retrouver dans une aventure avec soi-même, dans l’action créatrice mais aussi face au besoin impératif de satisfaire ses clients et de générer un chiffre d’affaires. Or, le manque de légitimité et la solitude font partie intégrante de cette aventure, plaçant les entrepreneurs face à un équilibre nécessaire : savoir se remettre en question pour prendre des bonnes décisions – et les prendre seul – sans céder toutefois au doute permanent. ». Pour Guillaume, toute la difficulté réside dans la capacité de l’entrepreneur à trouver un équilibre entre sa « faculté de remise en question, valorisée par la société comme une qualité » et ce qui deviendrait un encombrant défaut, « un trop-plein de doutes menant à l’immobilisme ». Une question de curseur, donc, pour un recentrage permanent « amenant confiance et estime de soi, pour enrayer notamment le fameux syndrome de l’imposteur. »

Un nouvel imaginaire de carrière plus indépendant

Pour le sociologue Julien Baltac**, un changement profond est à l’œuvre dans la sphère professionnelle : « le contrat de travail s’essouffle sérieusement, tout comme la sacro-sainte carrière en CDI. ». Un constat qu’il lie étroitement à l’indépendance chère aux créateurs d’entreprises : ces derniers « tendent à inverser le rapport de force entre travailleurs et dirigeants, avec des conséquences directes chez les salariés. ». Pour lui, la récente réforme du CPF (Compte Personnel de Formation)3 « facilite la montée en compétences des salariés, le développement de nouveaux savoir-faire et savoir-être : de quoi favoriser l’émancipation, l’intrapreneuriat4 voire la reconversion professionnelle. ». D’où des initiatives nouvelles dans le monde salarié, à rebours de la parcellisation théorisée par Ford puis Tayor : « à Paris, des épiceries bio proposent à leurs vendeurs de communiquer sur les réseaux sociaux au nom de la marque, un bon exemple de capitalisation des compétences de chacun, sans mettre en doute leur légitimité. ».

C’est désormais le monde du travail qui s’adapte aux parcours individuels, et non l’inverse. Pour le sociologue, « les travailleurs en viennent à définir leur propre temporalité de la pénibilité. ». Il n’est plus rare d’observer des travailleurs « mettre un maximum d’argent de côté en deux ans d’intérim intensif, avant d’intégrer le monde associatif ou de lancer leur propre projet entrepreneurial, pourquoi pas après un an de coupure professionnelle pour voyager. ». Vers une relation au travail propre au 21e siècle ? « Les actifs souhaitent se réapproprier leur rapport au temps libre ou à la nature selon les périodes de leur vie professionnelle. On note aussi des réactions plus fortes à ce que la sociologie appelle les « chocs biographiques » : burn-out, divorce ou changement géographique forcé. Les individus en viennent alors à prendre des décisions professionnelles plus radicales débouchant sur des parcours multiples » ; l’inverse de carrières « à l'ancienne » dont le nombre d’employeurs pouvait se compter sur les doigts d’une main. En 2019, près d’un français sur deux envisageait de quitter son entreprise dans les cinq ans, près de 30% dans les deux ans dans la génération dite des Millenials4

Accompagnant ces mutations structurelles, le rapport au « hors-travail » évolue également dans le monde salarié. Les temps de déplacement, de pause ou de déjeuner se structurent plus autour du loisir et du mieux-être au travail. « Une entreprise d’informatique a récemment accepté qu’un professeur de solfège vienne entre midi et deux enseigner à un salarié, le cours étant pris en charge par son CPF. », observe Julien.

Start-up Nation partout ?

Le modèle des start-ups impulsé il y a une vingtaine d’années par les sociétés nord-américaines se base en effet sur un cocooning complet des salariés-intrapreneurs, des repas bios à volonté dès le matin au bureau jusqu’au temps libre contrôlé : à l’époque, des employés de Google pouvaient dégager des demi-journées normalement travaillées pour se consacrer à des projets personnels… projets incités à être déployés en interne avec l’aide des équipes techniques de la firme. Google Maps est ainsi né de cette pratique5.

Les ressources humaines (RH) parlent d’ailleurs de marque employeur plutôt que de recruteur désormais : cette pratique, à la frontière entre les RH et le marketing, consiste à  présenter sous son meilleur jour une entreprise qui cherche à attirer des salariés qualifiés. La « marque » mettra en avant ses valeurs, son management bienveillant ou son esprit d’équipe, sans oublier sa capacité à proposer un salaire attractif.6

De manière globale, Julien Baltac note que « les jeunes sentent qu’il y a un problème avec le patronat et se projettent dans un nouvel imaginaire. Dans ce « nouveau monde », les reconversions et les revirements y sont plus nombreux, mais ils portent la promesse d’un rapport de force qui s’inverse et d’un marché de l’emploi qui ne les « désire » plus : exit les crises existentielles de la quarantaine ou de la cinquantaine. L’idée sous-jacente, c’est que « si je ne trouve pas de travail, ce n'est pas de la faute du marché mais probablement de ma responsabilité : je peux le chercher, mais je peux aussi le créer en me mettant à mon compte. ». 

murillo de paula o2FCfhNSjPo unsplash

Dans cet imaginaire, la responsabilité s’individualise : ce n’est pas la société qui doit me proposer plus de travail, c’est l’individu qui doit sortir de sa « zone de confort » pour créer son propre emploi. L’indépendance s’impose alors comme une nécessité ; des méthodes de valorisation de son propre parcours permettent au salarié ou futur créateur d’« augmenter sa valeur marchande » et sa « désirabilité », comme l’écrivait déjà le philosophe Zygmunt Bauman dans les années 19907. Le phénomène s’observe d’ailleurs sur les réseaux sociaux depuis une dizaine d’années, chacun pouvant y développer des stratégies de management de l’identité (marketing de la personne), y compris pour mettre en avant un CV aux multiples facettes : sur le web, place à la multipotentialité ! Graal suprême, un bon référencement permettra au profil virtuel d’être plus visible et mieux trouvé, notamment lors du lancement d’une activité indépendante qui pourra ainsi décoller plus rapidement.

Aller vers l’inconnu et s’exprimer, apprendre en mouvement

A l’image de Delphine***, qui a créé son entreprise après différents postes dans la fonction publique, la reconversion entrepreneuriale mène à des parcours loin d’être linéaires : « l’absence d’autonomie dans mon précédent poste m’a confirmé qu’il était temps que j’arrête et que je passe à autre chose ». Ce constat l’amène durant plus d’un an, le soir et le week end, à se consacrer à son étude de marché, avant de demander une disponibilité : « je décide alors de quitter mon bureau pour me lancer en auto-entrepreneur dans le funéraire ».

Son entreprise s’appellera « Histoires de Vie » : Delphine souhaite réinventer les mœurs funéraires à l’aide d’un QR code biographique8« pour que les histoires de vie des défunts continuent à vivre et à être transmises de générations en générations ». Une reconversion qui l’oblige à l’époque à se confronter à de grandes peurs liées à l’indépendance professionnelle : « les angoisses peuvent se transcender. Exprimer ce qui était en moi, en croyant profondément à mon projet, c’était guérir de ces angoisses intimement liées à mon histoire. ».

En outrepassant notamment la frilosité de potentiels partenaires et revendeurs : « lorsqu’on lance son activité, on se heurte aussi aux peurs des gens. Si je n’avais pas cru en mon concept, peut-être que j’aurais lâché. ». Une des paroles qui l’a le plus encouragé vient de l’un de ses partenaires : « votre discours commercial, c’est votre passion. ». Delphine a également bénéficié d’un bel encouragement en remportant un concours national, le Prix Audace, après avoir convaincu un jury de professionnels.

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Elle conclut : « j’ai le sentiment que je préfère échouer en ayant essayé, plutôt qu’échouer par peur de me lancer. Mon expérience dans la fonction publique m’a enseigné le mouvement – avec des changements de poste tous les 3 ou 4 ans – et j’ai continué d’inscrire ce mouvement dans mon évolution de carrière : une formation tous les ans, une nouvelle activité de thérapeute lancée récemment. Avec cette notion d’apprentissage constant, j’observe à quel point j’ose exprimer ce qui sommeille en moi, ce qui m’apporte la sensation de légitimité, l’estime de moi. Il m’est alors plus facile d’animer des conférences sur le deuil ou d’accompagner des patients. Je suis toujours confrontée à des obstacles et des doutes face à l’inconnu, mais je comprends de mieux en mieux comment nos peurs nous figent, et surtout à quel point le mouvement permet de transformer les peurs limitantes en croyances dynamisantes. ».

Les intervenants de ce dossier

* Guillaume Ast est hypnothérapeute et accompagne de futurs dirigeants d’entreprise dans leur parcours de création. Il est basé à Strasbourg.
 
** Spécialisé dans la sociologie clinique, dans une approche à la fois théorique mais aussi d’intervention sociale, Julien Baltac travaille à Paris auprès de la précarité, l’errance et l’addiction où la recherche de liberté du sujet est tentée aussi dans le milieu professionnel et notamment les éventualités libérales (pour la publication qui nous concerne ici: l’auto-entrepreneuriat). 

*** Créatrice de son entreprise Histoires de Vie en 2020, Delphine Letort est également thérapeute, conférencière et formatrice.

Un article écrit par Julien Loisel, journaliste web pour l'Union des Auto-Entrepreneurs

Sources de cet article

1 https://www.insee.fr/fr/statistiques/6799984

2 https://www.sumup.com/fr-fr/business-guide/devenir-entrepreneur/

3 Compte personnel de formation : https://travail-emploi.gouv.fr/formation-professionnelle/droit-a-la-formation-et-orientation-professionnelle/compte-personnel-formation

4 https://www.lesechos.fr/idees-debats/sciences-prospective/les-salaries-francais-plus-mobiles-quon-ne-le-croit-1136690

5 https://www.letemps.ch/economie/google-intrapreneurs-linnovation et https://ledigitalpourtous.fr/2021/01/28/intraprenariat/

6 https://www.researchgate.net/profile/Etienne-Maclouf/publication/303896890

7 https://umanz.fr/a-la-une/10/06/2019/la-societe-liquide

8 https://histoires-de-vie.com/

Photos de Colin Czerwinski sur Unsplash / Fahad Bin Kamal Anik sur Unsplash / Murillo de Paula sur Unsplash / Rodion Kutsaiev sur Unsplash

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